Est-ce que Papa reconnaîtrait sa fille ?


Prises de conscience d’une orpheline, cinq ans plus tard

Cette année marquera le cinquième anniversaire du décès de mon père.

Cinq ans.

Déjà.

Et du même coup, le cinquième anniversaire de mon statut d’orpheline.

Le mot est étrange à écrire à 44 ans.

Je suis une adulte. Je sais que plusieurs personnes perdent leurs parents beaucoup plus jeunes que moi. J’ai eu la chance immense d’avoir ma mère durant 27 ans et mon père pendant près de quarante ans dans ma vie, et j’en serai toujours reconnaissante.

Mais il n’en demeure pas moins que devenir orpheline à 39 ans est une réalité marginale.

Une réalité qui m’a beaucoup appris et qui m’a apporté son lot de prises de conscience.

Parmi elles, je constate que ce qui me manque le plus depuis ces cinq dernières années, ce n’est pas seulement la présence de mon père.

C’est son regard.

Ce regard rempli d’amour.

Ce regard rempli de fierté.

Ce regard qui voyait davantage mes qualités que mes défauts.

Ce regard qui connaissait mes travers sans que cela ne change l’amour qu’il me portait.

Mon père connaissait sa fille.

Il connaissait son caractère.

Son intensité.

Sa sensibilité.

Son besoin de justice.

Son incapacité à faire semblant.

Il connaissait aussi ses défauts.

Et pourtant, il était fier de sa fille.

Avec les années, je réalise que ce regard avait une valeur immense.

Pas seulement parce qu’il était rempli d’amour.

Mais parce qu’à travers sa fierté, mon père me confirmait que les valeurs que j’essayais d’incarner avaient de la valeur.

Il reconnaissait chez sa fille son besoin d’authenticité, son sens de la justice, son désir d’être cohérente avec ce qu’elle croyait.

Et quelque part, sa fierté me rassurait, me validait.

L’absence de ce regard m’a menée vers une autre observation : les valeurs qui suscitaient la fierté de mon père ne suscitent pas toujours la même admiration dans la société.

Nous affirmons aimer l’authenticité.

Nous affirmons valoriser l’honnêteté.

Nous affirmons rechercher la justice.

Mais dès que ces valeurs nous confrontent personnellement, quelque chose change.

L’authenticité devient dérangeante.

L’honnêteté devient inconfortable.

La justice devient discutable.

Et ça pour moi, prendre conscience de cela, m’a fait mal. Quelle déception et frustration!

Je pensais qu’en avançant en âge, le plus difficile serait d’accepter les cheveux blancs.

Quelques rides.

Un corps qui récupère un peu moins vite qu’avant.

Je me trompais.

Ce que je trouve le plus exigeant en vieillissant, c’est la contradiction humaine : plus exactement, la conscience des contradictions humaines.

La conscience que certaines valeurs sont beaucoup plus faciles à admirer qu’à incarner.

Et cette réalité me confronte encore aujourd’hui.

Parce que j’aime la cohérence.

J’aime lorsque les gestes rencontrent les paroles.

J’aime lorsque les convictions survivent à l’inconfort.

Je réalise que beaucoup de gens expriment certaines vérités en privé, mais demeurent silencieux lorsqu’il faut les porter publiquement.

Je réalise que plusieurs admirent des valeurs qu’ils ne souhaitent pas toujours appliquer lorsque vient leur tour.

Je réalise aussi que l’être humain est rempli de contradictions.

Et même si cela m’a parfois déçue, je comprends aujourd’hui que nous sommes tous imparfaits.

Moi la première.

Je suis loin d’être parfaite.

J’ai mes défauts.

Mes maladresses.

Mes contradictions.

Mais il y a une chose dont je demeure profondément fière.

J’essaie sincèrement d’incarner les valeurs que je prétends porter.

Pas parfaitement.

Mais honnêtement.

Lorsque je me couche le soir, mon repère n’est pas de savoir si tout le monde a été d’accord avec moi.

Mon repère n’est pas de savoir si j’ai plu à tout le monde.

Mon repère est beaucoup plus simple.

Ai-je agi avec mon cœur ?

Ai-je été honnête ?

Ai-je été authentique ?

Ai-je été cohérente avec les valeurs que je défends ?

Et pour avoir réponse à ces questions, je m’ancre à ma question phare :

Est-ce que Papa reconnaîtrait sa fille ?

Pas physiquement.

Humainement.

Dans ses choix.

Dans ses prises de position.

Dans sa façon de traverser la vie.

Parce qu’au fond, je crois que ce qui le rendait fier n’était ni mes réussites, ni mes titres, ni mes accomplissements.

Je crois qu’il était fier de voir une jeune femme essayer d’être fidèle à ce qu’elle croyait juste.

Et aujourd’hui encore, malgré mes erreurs, malgré mes doutes et malgré les désillusions que la vie apporte parfois, j’essaie de rester fidèle à cette personne.

Peut-être que c’est ça, l’une des grandes prises de conscience du vieillissement.

La vie nous enlève tranquillement certaines illusions.

Sur les autres.

Sur nous-mêmes.

Sur le monde.

Mais elle nous offre aussi quelque chose en échange.

Une lucidité.

Une profondeur.

Une meilleure compréhension de la nature humaine.

Et même si cette conscience est parfois lourde à porter, elle me permet aussi de choisir plus consciemment la femme que je souhaite être.

Cinq ans plus tard, le regard de mon père me manque encore.

Mais les valeurs qu’il reconnaissait chez sa fille, elles, sont toujours là.

Et lorsque j’ai un doute, c’est encore vers elles que je me tourne.

Et toi, lorsque tu te regardes avec honnêteté et transparence, reconnais-tu la personne que tu souhaites être ?


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