Aujourd’hui, ça fait 17 ans.
17 ans, Maman.
Je suis assise devant ton épitaphe avec un bouquet de fleurs. Le ciel est gris, quelques gouttes tombent et, au loin, le tonnerre gronde.
On dirait presque que le ciel s’est mis au diapason.
Et je te regarde.
1950 — 2009.
Je pense à tout ce qui peut tenir entre ces deux dates. Puis à tout ce qui est arrivé après la deuxième.
Je me demande tellement de choses.
Je me demande quelle relation nous aurions aujourd’hui. Si nous serions devenues plus proches avec les années. Si je t’appellerais en revenant du travail juste pour te raconter ma journée.
Je me demande si tu serais heureuse et en paix. Si tu serais épanouie, sereine.
Je me demande à quoi tu ressemblerais à 76 ans.
Je me demande ce que tu penserais de la femme que je suis devenue.
Mais surtout, aujourd’hui, je me demande ce que tu aurais encore eu le temps de m’apprendre.
Parce que j’avais 27 ans quand tu es partie.
Et à 27 ans, on pense qu’on est adulte.
À 44 ans, je réalise à quel point il me restait de choses à comprendre.
17 ans plus tard, je me demande ce que la vie m’a appris depuis que tu n’es plus là.
Et elle m’en a appris beaucoup.
J’ai appris que la vie n’est pas toujours juste. Que parfois, même en faisant tout ce qu’il faut, les choses ne se terminent pas comme on aurait voulu.
J’ai appris qu’être authentique a parfois un prix.
J’ai appris qu’Être demande beaucoup plus de courage que Paraître, mais que Paraître est beaucoup plus populaire qu’Être.
J’ai appris que tout le monde ne nous aimera pas.
Que se choisir signifie aussi parfois accepter de décevoir, de laisser aller, de prendre une autre route.
J’ai appris que certaines réponses ne viennent jamais.
Que certaines choses finissent par faire moins mal sans pour autant devenir acceptables.
Que le temps ne règle pas tout. Mais qu’il transforme beaucoup de choses.
J’ai appris aussi que je t’avais sous-estimée.
Une relation mère-fille compliquée vient parfois teinter le regard de l’enfant sur son parent.
Avec les années, j’ai compris certaines choses autrement.
J’ai compris que tu étais parfois incomprise. Que derrière certaines de tes façons d’être, il y avait probablement une femme qui aurait voulu qu’on lui tende davantage la main.
J’ai compris, Maman.
Et aujourd’hui, je veux aussi te dire merci.
La Marie-Ève de 44 ans est certainement plus pragmatique que celle de 27 ans.
La vie lui a enlevé quelques illusions.
Mais elle lui a aussi donné autre chose.
Je sais davantage qui je suis.
Je sais maintenant que je peux traverser des choses que je croyais autrefois impossibles à traverser.
Je sais qu’on peut perdre des gens qu’on aime profondément et continuer malgré tout à rire, à voyager, à aimer, à bâtir, à rêver et à trouver la vie belle.
Pas parce qu’on oublie.
Parce qu’on apprend à vivre avec leur absence.
Mais s’il y a une chose que j’ai apprise et qui est devenue une certitude : je n’aime pas ça être une adulte sans parents.
Même à 44 ans.
Et je crois que ce sentiment durera jusqu’à ce que j’atteigne un âge où, mathématiquement, il me semblera plus logique d’être une enfant sans parents.
Il y a encore tellement de fois où j’aimerais pouvoir prendre le téléphone et appeler maman ou papa.
Raconter quelque chose.
Demander conseil.
Ou simplement entendre la voix de quelqu’un qui me connaît depuis avant que je devienne tout ce que je suis aujourd’hui.
En 17 ans, il y en a eu du changement.
Des gens sont partis, d’autres sont arrivés. Ma vie a changé. Moi aussi, j’ai changé.
Et quand je regarde autour de moi aujourd’hui, je réalise à quel point mon portrait de famille n’est plus le même.
C’est triste, oui.
Mais ce n’est pas seulement triste.
Parce qu’il reste ce que vous avez mis en moi.
Il reste des gestes, des expressions, des façons d’aimer, des valeurs, des souvenirs.
Il reste des morceaux de vous dans la femme que je suis devenue.
Et peut-être que c’est ça aussi, mon bilan après 17 ans.
Réaliser que pendant toutes ces années, j’ai dû apprendre tellement de choses sans toi… mais que tu avais aussi déjà eu le temps de m’en apprendre beaucoup plus que je le réalisais à 27 ans.
Aujourd’hui, j’ai 44 ans.
Je suis devant toi avec mes fleurs, beaucoup plus de vécu qu’à 27 ans et encore énormément de questions.
Qu’est-ce que tu me dirais aujourd’hui, maman?
Quel regard porterais-tu sur la femme que je suis devenue?
J’aimerais tellement pouvoir m’asseoir avec toi, te raconter ces 17 dernières années et t’entendre me dire ce que toi, tu en penses.
Ce que tu vois de moi aujourd’hui.
Ce que tu comprends de moi que je ne comprends peut-être pas encore moi-même.
17 ans plus tard, tu me manques encore.
Différemment, sûrement.
Mais tu me manques.
Et aujourd’hui, sous ce ciel gris qui gronde un peu avec moi, je voulais simplement venir te le dire.
Et peut-être que s’il y a une chose que j’ai envie de laisser ici aujourd’hui, c’est celle-ci.
À toi qui as une relation compliquée avec l’un de tes parents, ou les deux. À toi qui es convaincu de bien connaître ton parent…
Oui, probablement que tu le connais.
Tu connais ses réflexes, ses réactions, ses façons de faire. Tu sais ce qui te dérange chez lui, ce qui te blesse, ce que tu aurais aimé qu’il fasse autrement.
Mais connais-tu son histoire?
Connais-tu ses besoins en tant qu’être humain? Ses blessures? Ce qu’il a vécu avant toi? Ce qu’il aurait voulu être, recevoir ou vivre?
Parce qu’avant d’être un parent, il ou elle est un humain.
Et ça, je pense que je l’avais oublié avec ma mère.
Il m’a fallu grandir, vivre à mon tour, perdre, aimer, me tromper, comprendre certaines choses de la vie… pour commencer à regarder non plus seulement ma mère, mais la femme qu’elle était.
Ça ne change pas notre histoire.
Mais ça change mon regard sur elle.
J’ai compris, Maman.
Et j’aurais aimé pouvoir te le dire. ❤️


Une réponse à “Maman : je me souviens”
Quelle incroyable reflexion Marie-Ève, je me comptes encore très chanceuse d’avoir ma maman a 66 ans ( elle 91 ans et tjrs dans sa maison a 1 km de moi ) je suis désolé que tu a perdu ta mère si jeune 😢 je me mettais a ta place et oui peux comprendre beaucoup de conversations non complété. ‘J’aurais aimé pouvoir te le dire ‘ j’y pense a tous les jours parce que demain n’est jamais promis ……..donc j’essaie a tous les jours que ma mère saches et comprennes comment elle est aimé et que je suis fière d’elle. Je t’envoie un gros calin et saches que je pense a toi. Tu devait étre écrivain dans un autre vie , tout un texte et en même temps un hommage a ta maman chérie❤️❤️❤️
J’aimeJ’aime